
Le livre brisé
Serge est un juif français de cinquante ans, marié à une Autrichienne protestante d’une vingtaine d’années et ils vivent en Amérique, zigzaguant entre trois langues, deux continents et ses deux filles à lui… D’emblée, le livre se brise en deux. Dans la première moitié, le journal même de l’auteur qui est sa version fin de siècle de “la Nausée”, où il explore sa solitude. Dans l’autre moitié, sa femme fait irruption. Se déplie alors le roman conjugal. Doubrovsky raconte tout, de l’aube éblouie aux zizanies de l’enfer. Soudain, à la veille du dernier chapitre, Ilse meurt. Bouleversant Doubrovsky : ‘Entre mes mains, mon livre s’est brisé, comme ma vie. Je me suis alors aperçu, avec horreur, que je l’avais écrit à l’envers. Pendant quatre ans, j’ai cru raconter, de difficultés en difficultés, le déroulement de notre vie, jusqu’à la réconciliation finale. Mon livre, lui, à mon insu, racontait, d’avortements en beuveries, l’avènement de la mort.’
La vie l’instant
Réédition du texte de 1985, enrichie d’un avant-propos de Mélikah Abdelmoumen en forme de dialogue avec Serge Doubrovsky. Dans ce livre on voit surgir un territoire négligé de l’existence, une zone infime et capitale : celle des instants. Ainsi une promenade, le jour de Thanksgiving, dans un New York désert, renvoie le narrateur à la dureté du monde moderne ; un appel téléphonique inattendu, pendant une matinée de travail, ressuscite les oppressions d’un lointain passé. Le temps d’un éclair, le réel fait retour dans la banalité protectrice du quotidien, qu’il secoue en ses assises. Il y a, naturellement, le rendez-vous raté avec l’amour. Mais dans un bureau professoral, lieu inhabituel. Et le rendez-vous, imprévu et réussi, près d’une fontaine de Central Park, avec la mort new-yorkaise. Ce qui est, a été, aurait pu être, n’a pas pu être : chacun se heurte, dans sa vie, à cette part du fantastique. L’écriture, à son tour, s’en fait l’écho, se veut accueil à tous les possibles du langage, rencontres où les mots, comme les émotions, s’entrechoquent. Avec, toutefois, dans cette succession haletante d’instantanés, une distance : celle que maintient l’ironie.
