
L’île du jour d’avant
“Du Dumas écrit par Pascal” : ainsi a-t-on pu qualifier cet étourdissant voyage au cœur du XVIIe siècle, mené par l’écrivain du Nom de la rose avec son brio romanesque et son époustouflante érudition. A travers l’odyssée de Roberto de la Grive, tour à tour guerrier, savant et agent secret, puis naufragé non loin du mythique 180e méridien – celui qui sépare aujourd’hui d’hier – c’est à un carrousel ininterrompu de personnages, d’événements et d’idées que nous sommes conviés. Campagnes de la guerre de Trente Ans, salons parisiens, intrigues diplomatiques, jeux de l’amour, de l’art, de la pensée : rien n’échappe au tourbillon d’une époque où les découvertes de la géographie et de l’astronomie bouleversent les consciences. Tour à tour roman encyclopédique, roman d’initiation, roman d’amour, ce somptueux opéra baroque nous renvoie aussi, en de fascinants jeux de miroir, aux vertiges de notre fin de millénaire.
Conçues pour les prestigieuses Norton Lectures de Harvard, ces Six Promenades dans les bois du roman et d’ailleurs invitent un public non spécialiste à aller dans les bois du roman… pour voir si le loup n’y est pas. D’emblée une certitude : dans ce bois-là, le lecteur, lui, est omniprésent, composante essentielle de la narration.
Etudier les rapports entre lecteur et histoire, entre fiction et réalité, nous explique Umberto Eco, c’est apprendre à déjouer les pièges innocents ou dramatiques – de leur interpénétration : quand cela mène à un pèlerinage à Baker Street sur les pas de Sherlock Holmes ou à Dublin sur les traces de Joyce, on en sourit. Quand cela conduit, via les Protocoles de Sion, au génocide hitlérien, on en frémit.
Le fil rouge de ces promenades, c’est Sylvie, dont Eco est épris depuis toujours. A travers une analyse brillante des « effets de brume » dont Nerval a nimbé son récit, Eco tord le cou à l’idée préconçue qu’à trop vouloir décortiquer une oeuvre, on la tue. Au contraire nous démontre-t-il. Plus on la soumet à la question, plus on en démonte les stratégies, plus grande est la jouissance de lire.
